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Carnets"La quête chez l'autre d'une parcelle de vérité, si minime qu'elle soit, est parsemée d'embûches. Il y a toujours une bonne âme avec des opinions toutes faites pour s'interposer. Chacun est libre d'avoir un avis sur les êtres, sur les choses [...] mais dans ses carnets pas plus que dans les romans Gadenne ne se range à quelque avis que ce soit, pas même au sien." Didier Sarrou, in Une Journée de Paul Gadenne, editions Séquences. |
On a coutume de désigner par ce terme l'ensemble du "journal d'écrivain" qu'a tenu Paul Gadenne durant sa vie. Entre le journal intime et le laboratoire où s'élabore les oeuvres, ces carnets sont pour la plupart inédits. On peut néanmoins se procurer l'intégral des "carnets de jeunesse" auprès de la revue "Carnets Paul Gadenne" et aux éditions séquences, deux des quarante et un carnets Le Rescapé [novembre 1949 - mars 1951] et La Rupture [carnets 1937 - 1940]. Quelques mots sur la fonction des carnetsOn ne sait pas exactement quand Gadenne commença à rédiger ses Carnets, le premier qui soit encore conservé date du 24 décembre 1927, mais "les précédents qui, d'après lui, couvraient cinq à six années furent détruits par ses soins" [D. Sarrou]. C'est donc probablement vers 1922 que le romancier commença à noter les impressions et les faits qui lui restaient en mémoire une fois la journée écoulée. Il était alors loin d'être romancier, c'était un jeune adolescent âgé de quinze ans... La partie conservée couvre donc toute la période qui va de décembre 1927 au 23 mars 1956, deux mois avant la mort de l'auteur, le 1 mai 1956 : 41 cahiers qui ont été dactylographiés par Yvonne Gadenne et déposés au Fonds Doucet à l'été 1958. De ces 34 années d'écriture nous avons donc conservé près de 29 années et quelques milliers de pages. Gadenne savait très bien que cette partie de son œuvre pourrait un jour attirer la convoitise d'éditeurs ou l'intérêt des chercheurs et avait beaucoup de mal à trancher sur le devenir de ces notes. Dans son esprit, jamais ces Carnets n'ont été destiné au public et leur ton le prouve bien : c'est un dialogue qu'il entreprend avec lui-même et un lieu de réflexion sur son œuvre qui ne se soucie pas d'éclairer les allusions à d'éventuels lecteurs. Toutefois, dans le doute, il a procédé à quelques classements et a laissé Yvonne décider de ce qu'il conviendrait de faire : publier ou non et dans quel type d'édition. Il a notamment distingué deux périodes dans les carnets : de 1927 à 1937 et de 1938 à 1956. La première période regroupe les "carnets de jeunesse" dont le sous titre "le long de la vie" indique le caractère encore très intime de l'ensemble. Ce ne sont pas à proprement parler des carnets d'écrivain, tout simplement parce que Gadenne n'a presque pas encore écrit et ne vit pas avec l'idée d'avoir à devenir un écrivain. On ne lui connaît d'ailleurs que trois textes - si l'on excepte ses travaux universitaires - avant 1933, Insomnie, La Coccinelle et Crimen Pulchritudinis. Le choix de la date de 1937 est à bien des égards justifié puisque cette année correspond aux véritables débuts du romancier : Siloé, son premier roman, est conçu et Gadenne s'apprête à vivre la période la plus sombre de sa vie après une rupture très douloureuse avec une jeune fille qu'il a connue au sanatorium. A partir de cette date choisie par Gadenne débutent les Carnets proprement dits. Les Carnets existent paradoxalement plus dans la lecture que dans l'écriture : envers de l'œuvre pourrait-on dire, l'écrivain passe plus de temps à les feuilleter qu'à les composer , ou mieux, ils les compose dans sa lecture. De fait, il arrive fréquemment que Gadenne, au cours de la lecture ses propres Carnets, inscrive en marge des notes ou des réflexions pour commenter ce qui a été écrit quelques temps auparavant. On pourrait alors dire que la fonction des Carnets est essentiellement réflexive, au sens optique et théorique puisqu'il s'agit de se regarder et dans le même temps de verbaliser ses idées. Il y a bien, comme l'appelle Louis Hay, un "travail de capture" à l'œuvre dans les carnets d'écrivains qui va au-delà de ce que consigne un simple journal intime. Gadenne déclare même vouloir faire l'inverse d'un journal en ne pratiquant que la note, comme s'il voulait réduire le travail des Carnets à la simple capture :
Décidé de ne plus noter les choses facheuses, les moments malheureux et les autres. De ne plus les distinguer. Bon moyen, j'espère pour n'en plus souffrir. C'est le contraire de " tenir un journal ".
On aurait un certain mal à dresser une liste exhaustive de tout ce que Gadenne note dans ces carnets. Tout un pan est consacré à fixer ce qu'il a vu, entendu ou lu : des conversations, des scènes, des descriptions (portraits ou paysages ), mais aussi des phrases entendues et isolées, des lettres reçues ou envoyées, des notes de lectures (roman, journaux) et même des notes sur ce qu'il peut entendre à la radio. Le quotidien y laisse sa trace : scènes de ménages, bruits du voisinage, état de santé, visite chez le médecin, travaux ménagers à faire, comptes, recherche d'emploi. Le romancier s'y exprime et défend ou critique ses anciennes œuvres, parlemente avec les éditeurs, se fixe des plans de travail, note des idées à développer de nouvelles, de roman, de théâtre et même de cinéma. Enfin, l'homme s'y cherche, il note les évolutions de son caractère avec une minutie extrême essayant de s'expliquer pourquoi tout semble aller mieux ou moins bien, il se fixe des objectifs, s'exhorte à ne plus sombrer dans tel ou tel défaut, se réprimande, note aussi ses rêves en essayant de les analyser et d'en tirer des conclusions. Tout est donc susceptible d'entrer dans les Carnets et l'on peut schématiser cet ensemble autour de quatre pôles : - la capture du quotidien et des choses vues ou lues
F. Lermigeaux |